Rééduquer la langue et la déglutition est un acte essentiel qui participe activement à la prévention et au traitement des troubles
orthodontiques, ainsi que de bien d'autres troubles de santé (lire à ce sujet La langue, clé de voûte de la santé). La rééducation de la langue peut parfois apparaître comme
rebutante ou peu compréhensible. Marie Lesage, orthophoniste à Lille, témoigne de l'approche rééducative qu'elle pratique. Elle n'expose pas une méthode de rééducation mais les moyens qu'elle a
trouvés pour faciliter l'apprentissage dans le cadre d'une pratique personnelle de rééducation de la déglutition.
L’orthophoniste est un acteur important dans le traitement des malpositions dentaires, son rôle est de prendre en charge de
manière efficace et rapide le patient qui lui est adressé par le chirurgien-dentiste ou l’orthodontiste pour rééduquer la langue, en particulier quand l'enfant souffre d'une déglutition dite
atypique ou primaire. Lors du bilan, il examinera la déglutition mais aussi l’articulation de la parole.
Comment rééduquer la langue ?
La manière dont l’orthophoniste agit peut paraître mystérieuse : comment intervenir sur cette langue « qui ne
se met pas à la bonne place » ou « qui pousse sur les dents » ? Comment permettre au patient de ne plus rester « bouche ouverte », comme c'est le cas quand il
respire par la bouche ? Comment changer l’articulation des sons de la parole ? Les patients, ou leurs parents, peuvent légitimement s'interroger sur la manière de procéder, ne voyant
pas eux-mêmes comment ils pourraient bien contrôler leur propre langue, gérée de manière quasi réflexe par le cerveau. Le rôle de l’orthophoniste est précisément de rendre ce traitement accessible à l’enfant, à l’adolescent ou à l’adulte afin de recouvrer
un équilibre global, dans le but d’aider à la réussite du traitement orthodontique entrepris. Dans un but d’éducation à la santé, son travail est aussi de faire comprendre au patient ce qui
se passe, et de lever ainsi toute part de mystère. Pour rendre cette
rééducation accessible, efficace, et surtout plaisante, j’ai mis en œuvre depuis 15 ans ce que j’appelle « la rééducation de la fonction en fonction » : j’ai mis mes
patients, petits et grands, à table. A table ? Mais pour quoi
faire ? Manger ? Quelle drôle d’idée, manger chez l’orthophoniste ?
La gourmandise, levier thérapeutique
Manger, c’est bien. Manger, c’est le bon moment de la journée. Si c’est bon et que ça m’attire, je me régale. Si les aliments
proposés sont des aliments festifs, convoités et rarement accessibles, je suis content. Content, j’apprends mieux. Si j’apprends mieux, j’ai une chance de m’approprier l’apprentissage et de
devenir autonome pour sa mise en application. Et si je fais l’apprentissage en situation, c'est à dire au moment de manger, je n’ai pas de difficulté pour « faire le pont avec
l’extérieur » et intégrer la rééducation dans ma vie quotidienne. Quels
aliments pourraient donc réjouir mes patients, petits ou grands, sans que j’aie le temps de me mettre aux fourneaux ? Quelles gourmandises pourraient sortir de mon chapeau pour faire briller
les yeux des patients et les motiver ? Quelques réflexions plus tard, me voici au rayon des biscuits apéritifs et des sucreries. Le programme sera biscuits apéritifs et Chamallows. Verre
d’eau, en sus, pour la déglutition des liquides. Bols attrayants, avec des dessins de BD. Taille des bols en rapport avec ce que j’y place, pour une perception visuelle harmonieuse, puisque le
but, c’est l’harmonie. Le plaisir des yeux, cela fait aussi partie de la gourmandise. Cela place mon patient en alerte, en attente, en désir, le temps que j’explique la démarche (lors du
bilan, un questionnaire pour exclure des allergies alimentaires aura été mené).
Principes phares
L’installation du patient et de l’orthophoniste compte : la position naturelle du patient pour manger sera respectée,
c'est-à-dire assis à table. C’est l’orthophoniste qui viendra s’agenouiller près de lui pour observer ce qui se passe dans sa bouche, par en-dessous. Pour le patient, tout doit être naturel, le
plus possible. La difficulté doit à peine exister, c’est d’ailleurs tout l’art du rééducateur que de rendre l’apprentissage accessible au patient, quel que soit son niveau de difficulté. En
outre, l’orthophoniste doit valoriser son patient et pratiquer constamment, autour de cette rééducation linguale, le renforcement positif. Quelque soit son histoire, le patient doit pouvoir, au
travers de ces moments de gourmandise, être rendu au rang de « plus fort que le plus fort » et ce rapidement, dès la 1ère séance, au plus tard la 2ème. Il doit accrocher, vite et
bien. L’orthophoniste doit générer l’attraction pour une rééducation festive, et non rébarbative. La réussite du traitement semble directement liée au contexte dans lequel l’enfant prend contact
avec les nouvelles positions de la langue, si étrangères à son fonctionnement habituel.
Quelques étapes du traitement
Les deux premiers essais de prise de contact avec le nouveau point d’appui de l'extrémité de la langue sur la zone du palais
située derrière les incisives seront proposés bouche entre-ouverte avec la déglutition de la salive. Dès que le nouveau point d’appui est trouvé (si l’explication est claire, il n’y a là rien de
difficile), les biscuits apéritifs sont offerts. Et les essais se poursuivent avec les aliments en bouche, les ajustages aussi. Le miroir peut-être utilisé si la nouvelle position est
difficilement trouvée avec le seul retour des sensations. L’orthophoniste surveille chaque déglutition et commente le travail réalisé par le patient en le valorisant constamment. Il convient
d’être percutant dans les retours positifs que l’on donne, afin que le patient n’ait qu’à manger, et se laisser guider. Dès la fin de la séance, le renforcement positif et la notion de réussite
sont largement relatés au parent accompagnant. Dès la deuxième séance, si le
bon geste est retrouvé d’emblée en séance (ce qui est en majorité le cas), des exercices sont prescrits à réaliser quotidiennement à la maison. Pour les plus jeunes, l’orthophoniste les prescrit
en présence des parents, et avec leur accord.
Poursuite de la rééducation à la maison
Les exercices prescrits par l’orthophoniste seront eux aussi réalisés en situation, et pour commencer avec les mêmes aliments
festifs et convoités : les biscuits apéritifs. Il y a ici la garantie absolue qu’aucun enfant ne manquera de réclamer à ses parents la nourriture nécessaire à la réalisation des exercices
prescrits. Nul besoin de petits papiers pour se souvenir d’une contrainte, les exercices quotidiens se voient générés d’eux-mêmes via le levier thérapeutique de la gourmandise. Les parents sont
ravis de trouver là leur enfant si motivé et si appliqué pour ce qu’ils redoutaient être, sans même avoir osé en parler à l’orthophoniste, une contrainte supplémentaire. Au passage, l’enfant
trouve un nouveau regard porté sur lui à travers cette réussite : s’il réussit dans le regard de ses parents et s’en trouve valorisé, pourquoi ne pas maintenir cette nouvelle position de la
langue, génératrice de nombreux bénéfices directs ? Pendant deux
semaines, les exercices quotidiens seront réalisés avec les biscuits apéritifs ou céréales sèches pour les rares enfants qui les préfèrent. Très rapidement, les exercices prescrits seront à
transférer pendant les repas. En séance, l’enfant continue de se voir proposer les aliments festifs.
Importance du suivi
L’évolution des progrès est estimée par l’orthophoniste à chaque séance à l’aide d’un questionnaire précis et systématique. Le
caractère systématique de la démarche de rééducation est essentiel. Il doit permettre au patient, même jeune, d’anticiper ce qu’il va pouvoir faire, ce que l’orthophoniste attendra au prochain
questionnaire. Ceci renforce l’apprentissage, le rend sûr: le patient peut intellectuellement vérifier que ce qu’il avait intuitivement senti, anticipé « à force d’aller chez
l’orthophoniste» est la bonne démarche qui doit être consolidée. Le caractère systématique et balisé du travail est un élément important qui permet de renforcer
l'apprentissage. Sans tarder, le patient réussit, il a des repères sûrs, il
gagne confiance en ses capacités à s’inscrire dans le changement. Pour les plus jeunes, les parents sont ravis de voir réussir leur enfant sans qu’ils aient à s’en occuper directement, et voilà
le patient et l’orthophoniste valorisés par un accès rapide à la réussite. La gourmandise a servi à ouvrir la porte de la bouche, et à y ranger la langue comme il faut, sans contrainte
rébarbative.
Fin du traitement
La durée du traitement et le temps consacré à ces rééducations de la langue sont bien inférieurs à ce que l’on pourrait
imaginer : rarement plus de 10 séances, rééducation de l’articulation de la parole comprise. La rééducation de l’articulation coule de source quand la déglutition a été préalablement traitée
grâce au levier thérapeutique de la gourmandise. Je n’aborde jamais l’articulation si la déglutition n’est pas normalisée. Très vite, j’instaure une démarche de surveillance des acquisitions de
15 jours en 15 jours, puis mensuelle, jusqu’à obtention de l’automatisation. Le patient se prend en charge, il devient autonome. Bien sûr, à ce moment de la prise en charge, il est nécessaire de faire appel à la volonté, et à la faculté de « penser à le
faire ». Mais ceci ne pose pas de difficulté si le patient, si jeune soit-il (6 ans pour les plus jeunes), a compris les enjeux liés à sa posture linguale.
Le plaisir, clé de la réussite
Comment procédons-nous, les adultes, pour témoigner de notre amitié et de notre bienveillance auprès d’autres adultes ?
En les invitant à manger ! Alors, sans plus tarder, nous orthophonistes, invitons nos patients à prendre l’apéritif avec nous, la réussite sera au rendez-vous. Dès lors que la gourmandise est associée à la démarche de rééducation, le patient est ravi de
s’approprier les gestes qui le feront grandir. Il n’est pas besoin de s’occuper directement de la psychologie, elle découle de la rééducation (d’ailleurs, ce n’est pas le rôle de
l'orthophoniste). L'approche que je propose facilite la rééducation, lui fait perdre son caractère rebutant : orthophoniste et patient se l’approprient grâce à la notion de
plaisir.
Le plaisir n’est-il pas la première sensation recherchée dans l’oralité ?
Marie LESAGE ORTHOPHONISTE D.U Bégaiement et troubles de la fluence de la parole. LILLE